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POSITIONS OFFICIELLES DE L'ÉGLISE CATHOLIQUE

TRANSPLANTATION ET DONS D'ORGANES

Nous avons interrogé le Père jésuite Patrick VERSPIEREN.
Directeur du Département d'Ethique biomédicale du Centre SEVRES(*)

*Centre SEVRES. : Institut supérieur de théologie et de philosophie de la Compagnie de Jésus. Paris

Cheville ouvrière de l'Enseignement supérieur de l'éthique biomédicale de Cet institut, le Père Verspieren a largement contribué à l'élaboration de la déclaration du Conseil permanent de la Conférence des Evêques de France sur les problèmes soulevés par la transplantation et le don d'organes.
Il exprimera donc dans cet entretien, de façon autorisée, les positions affirmées par l'Episcopat français et plus largement par l 'Eglise catholique toute entière.


Transhépate : Avant de vous demander de développer les positions de l'Eglise sur ce grave problème, nous aimerions nous faire l'avocat du diable et vous poser quelques questions qui vous paraîtront peut-être naïves. La transplantation d'organes ne heurte-t-elle pas un dogme de l'église catholique, la croyance en la résurrection de la chair, affirmée dans son Credo ?


Père Verspieren : L'Eglise catholique croit en la résurrection de corps transfigurés, en la résurrection de la personne dans sa singularité et sa totalité. Les corps, après la mort, retournent à la poussière et l'Eglise ne s'oppose ni à la greffe d'organes ni à l'incinération des corps. L'Eglise est favorable à la transplantation si la dignité de l'homme est respectée.


Transhépate : L'Eglise n'a-t-elle pas toutes les raisons du monde de redouter le règne d'apprentis sorciers dans un "meilleur des mondes" peuplé de clones et d'animaux transgéniques, un monde où le corps humain deviendrait une réserve de pièces détachées ?


Père Verspieren : C'est vrai, ce danger existe, c'est pourquoi l'Eglise rappelle que tout n'est pas acceptable. Tout abus, comme le passé récent nous l'a montré, se retournerait contre la cause de la transplantation. Le prélèvement de tissus et d'organes doit être pratiqué dans un total respect de la dignité humaine et des droits des personnes concernées.


Transhépate : L'Eglise ne doit-elle pas préserver le caractère sacré du deuil et s'opposer à cette insupportable agression pour la famille que constitue la demande de prélever des organes sur le défunt ?


Père Verspieren : L'Eglise, en effet, insiste sur la très grande souffrance que suscite la perspective de prélèvement et elle demande instamment aux équipes médicales d'en tenir compte et de ménager au maximum la famille. Elle souhaite également que l'Etat et les institutions mettent en place des structures et des locaux adaptés, des équipes formées, facilitant ainsi le dialogue avec les familles.


Transhépate : L'Eglise  ne devrait-elle pas être rebutée face à ce qu'on pourrait considérer comme de l'acharnement thérapeutique ? N'y a-t-il pas un danger dans le refus de l'homme d'aujourd'hui à accepter la perspective de sa mort ?


Père Verspieren : L'Eglise admet parfaitement que l'on puisse refuser de se faire greffer un organe. Elle engage tous les acteurs de la transplantation à faire preuve de raison, de bon sens et de prudence. La sauvegarde de la vie est une noble cause, mais pas à n'importe quel prix.


Transhépate : Parlons maintenant des positions de l'Eglise: Le don d'organes, en France, est régi par le principe du "consentement présumé". Toute personne décédée, n'ayant pas exprimé de son vivant son opposition au don d'organes, est supposée consentir au prélèvement de ses organes. Qu'en pense l'Eglise Catholique ?


Père Verspieren : Dans son esprit, la loi Caillavet. qui posait le principe du consentement présumé, n'était pas conforme à la position de l'Eglise.
Le consentement présumé est contradictoire avec la notion de don. Comment parler sans hypocrisie de don dans les cas où le défunt n'a jamais, de son vivant, envisagé l'éventualité d'une mort précoce ni un prélèvement sur son propre corps.
Pour l'Eglise, il ne peut y avoir prélèvement en vue d'une greffe d'organe que suite à une démarche personnelle qui s'inscrit dans une logique de don, soit de la personne elle-même, soit de sa famille.
C'est une position constante de l'Eglise depuis le Pape Pie XII qui privilégiait le consentement explicite ou tacite de la famille, jusqu'au Pape Jean-Paul Il qui privilégie le consentement explicite antérieur du donneur et exige, à défaut, le consentement explicite de la famille. Heureusement, la loi de 1994 a corrigé la loi Caillavet en imposant le dialogue avec la famille. Dans les faits, cela conduit les équipes médicales à s'incliner devant une éventuelle opposition de la famille. La pratique actuelle n'est donc pas en contradiction avec la position de l'Eglise.

Transhépate : Que pense l'Eglise de l'expérience autrichienne où les organes sont prélevés sans consultation de la famille ? Au fond, la dépouille n'appartient pas à la famille !
Et pourquoi infliger à une famille frappée par le deuil un tel traumatisme en lui demandant de prendre une position qu'elle pourrait d'ailleurs être amenée à regretter par la suite?


Père Verspieren : L'Eglise est tout à fait opposée à la pratique que vous évoquez. Cela ferait de la dépouille un objet.
Le corps du défunt, en effet, n'appartient à personne et il ne peut y avoir appropriation ni privée ni publique de la dépouille et encore moins commercialisation des éléments du corps humain.
Une part de la dignité de la personne s'attache encore à ce corps.
Une tradition immémoriale confie à la famille le soin du cadavre et le devoir de veiller à ce que le corps du défunt soit traité avec respect. Il serait inacceptable de ne pas tenir compte de cette tradition.
Bien sûr, on pourrait imaginer une société où beaucoup offriraient spontanément leurs organes pour le bien des malades en cas de décès. L'Eglise appelle de tous ses voeux une telle prise de conscience. mais la fraternité, la générosité ne se décrètent pas.
En définitive, si l'Eglise a accordé dès le début le don et la greffe d'organes, c'est parce qu'elle y voit une forme supérieure de solidarité et de générosité librement consenties
Sauver une vie humaine mérite bien des efforts, mais la fin ne justifie pas n'importe quels moyens ? Une froide logique de l'efficacité ne pourrait déboucher que sur l'oubli de ce qui fait notre humanité.


Transhépate : Les prélèvements d'organes ne peuvent être pratiqués qu'à coeur battant, donc sur des corps maintenus en vie artificiellement. Que pense l'Eglise de la définition de la mort encéphalique ?


Père Verspieren : L'Eglise catholique accepte pleinement les prélèvements d'organes en connaissant très clairement les critères de la mort actuellement retenus.
L'Académie pontificale des sciences a nettement pris position et reconnu que le critère neurologique (l'état de mort encéphalique) présentent toutes les garanties indispensables.
Mais l'important est de bien expliquer la sagesse de la loi qui prévoit que les médecins qui constatent le décès n'appartiennent pas aux équipes qui procèdent aux prélèvements et à la greffe. Il est aussi essentiel que la famille soit persuadée que tout avait été fait pour sauver le défunt.


Transhépate : Un large consensus est actuellement recherché dans l'élaboration de règles de répartition des organes disponibles. Quels commentaires pouvez-vous faire à ce sujet?


Père Verspieren : Il est capital que des critères de répartition et de priorité soient nettement précisés en tenant compte de multiples facteurs médicaux et humains. Ils doivent l'être à la suite du débat le plus large, dans le respect de la justice et surtout de l'équité.
La transparence la plus totale doit être obtenue et surtout les règles, une fois énoncées, doivent être respectées.


Transhépate : Mon Père, nous avons bien noté que l'Eglise catholique considère le don d'organes comme une forme supérieure de générosité et de fraternité, mais alors, pourquoi l'Eglise n'a-t-elle pas fait de cette démarche de don un devoir de charité?


Père Verspieren : Compte tenu de l'immense douleur et du traumatisme imposé à la famille par la démarche qu'implique l'acceptation du prélèvement d'organes sur un être aimé, l'Eglise ne s'estime pas avoir le droit de faire du don d'organe un devoir. Il y a encore beaucoup d'obstacles au consentement réel. Il importe de les analyser, afin de les réduire ou même de les lever, dans la mesure du possible.
À la place qui est la sienne, l'Eglise de France est prête à y participer.
En 1.993, elle avait nettement pris position et invité chacun à consentir aux prélèvements sur son propre corps ou celui d'un proche parent. En I.996 elle engagea ses différentes communautés à entamer le dialogue et une réflexion collective personnelle et à ces échanges en famille et à l'intérieur des communautés paroissiales et autres sur ce grave problème.


Voici un passage de ce message :
"Nous vous invitons instamment à cette réflexion personnelle et à ces échanges en famille et à l'intérieur des communautés paroissiales et autres. En lançant cet appel, nous ne cherchons pas à faire pression sur les consciences. Nous vous invitons surtout à prendre conscience que la mort peut frapper chacun d'entre nous et de nos proches de manière inopinée, bien avant une vieillesse avancé, et que si douloureuse qu'elle soit pour ceux qui nous aiment et que nous aimons, cette mort peut aussi devenir l'occasion d'un acte de solidarité de très grande valeur."

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