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*Centre
SEVRES. : Institut supérieur de théologie et de
philosophie de la Compagnie de Jésus. Paris
Cheville ouvrière de l'Enseignement
supérieur de l'éthique biomédicale de Cet institut,
le Père Verspieren a largement contribué à l'élaboration
de la déclaration du Conseil permanent de la Conférence
des Evêques de France sur les problèmes soulevés
par la transplantation et le don d'organes.
Il exprimera donc dans cet entretien, de façon autorisée,
les positions affirmées par l'Episcopat français
et plus largement par l 'Eglise catholique toute
entière.
Transhépate
: Avant de vous demander de développer les positions
de l'Eglise sur ce grave problème, nous aimerions
nous faire l'avocat du diable et vous poser
quelques questions qui vous paraîtront peut-être
naïves. La transplantation d'organes ne heurte-t-elle
pas un dogme de l'église catholique, la croyance
en la résurrection de la chair, affirmée dans son
Credo ?
Père Verspieren : L'Eglise catholique croit
en la résurrection de corps transfigurés, en la
résurrection de la personne dans sa singularité
et sa totalité. Les corps, après la mort, retournent
à la poussière et l'Eglise ne s'oppose ni à la greffe
d'organes ni à l'incinération des corps. L'Eglise
est favorable à la transplantation si la dignité
de l'homme est respectée.
Transhépate : L'Eglise n'a-t-elle pas toutes
les raisons du monde de redouter le règne d'apprentis
sorciers dans un "meilleur des mondes" peuplé de
clones et d'animaux transgéniques, un monde où le
corps humain deviendrait une réserve de pièces détachées
?
Père Verspieren : C'est vrai, ce danger existe,
c'est pourquoi l'Eglise rappelle que tout n'est
pas acceptable. Tout abus, comme le passé récent
nous l'a montré, se retournerait contre la cause
de la transplantation. Le prélèvement de tissus
et d'organes doit être pratiqué dans un total respect
de la dignité humaine et des droits des personnes
concernées.
Transhépate : L'Eglise ne doit-elle pas préserver
le caractère sacré du deuil et s'opposer à cette
insupportable agression pour la famille que constitue
la demande de prélever des organes sur le défunt
?
Père Verspieren : L'Eglise, en effet, insiste
sur la très grande souffrance que suscite la perspective
de prélèvement et elle demande instamment aux équipes
médicales d'en tenir compte et de ménager au maximum
la famille. Elle souhaite également que l'Etat et
les institutions mettent en place des structures
et des locaux adaptés, des équipes formées, facilitant
ainsi le dialogue avec les familles.
Transhépate : L'Eglise ne devrait-elle
pas être rebutée face à ce qu'on pourrait considérer
comme de l'acharnement thérapeutique ? N'y a-t-il
pas un danger dans le refus de l'homme d'aujourd'hui
à accepter la perspective de sa mort ?
Père Verspieren : L'Eglise admet parfaitement
que l'on puisse refuser de se faire greffer un organe.
Elle engage tous les acteurs de la transplantation
à faire preuve de raison, de bon sens et de prudence.
La sauvegarde de la vie est une noble cause, mais
pas à n'importe quel prix.
Transhépate : Parlons maintenant des positions
de l'Eglise: Le don d'organes, en France, est régi
par le principe du "consentement présumé". Toute
personne décédée, n'ayant pas exprimé de son vivant
son opposition au don d'organes, est supposée consentir
au prélèvement de ses organes. Qu'en pense l'Eglise
Catholique ?
Père Verspieren : Dans son esprit, la loi
Caillavet. qui posait le principe du consentement
présumé, n'était pas conforme à la position de l'Eglise.
Le consentement présumé est contradictoire avec
la notion de don. Comment parler sans hypocrisie
de don dans les cas où le défunt n'a jamais, de
son vivant, envisagé l'éventualité d'une mort précoce
ni un prélèvement sur son propre corps.
Pour l'Eglise, il ne peut y avoir prélèvement en
vue d'une greffe d'organe que suite à une démarche
personnelle qui s'inscrit dans une logique de don,
soit de la personne elle-même, soit de sa famille.
C'est une position constante de l'Eglise depuis
le Pape Pie XII qui privilégiait le consentement
explicite ou tacite de la famille, jusqu'au Pape
Jean-Paul Il qui privilégie le consentement explicite
antérieur du donneur et exige, à défaut, le consentement
explicite de la famille. Heureusement, la loi de
1994 a corrigé la loi Caillavet en imposant le dialogue
avec la famille. Dans les faits, cela conduit les
équipes médicales à s'incliner devant une éventuelle
opposition de la famille. La pratique actuelle n'est
donc pas en contradiction avec la position de l'Eglise.
Transhépate : Que pense l'Eglise de l'expérience
autrichienne où les organes sont prélevés sans consultation
de la famille ? Au fond, la dépouille n'appartient
pas à la famille !
Et pourquoi infliger à une famille frappée par le
deuil un tel traumatisme en lui demandant de prendre
une position qu'elle pourrait d'ailleurs être amenée
à regretter par la suite?
Père Verspieren : L'Eglise est tout à fait
opposée à la pratique que vous évoquez. Cela ferait
de la dépouille un objet.
Le corps du défunt, en effet, n'appartient à personne
et il ne peut y avoir appropriation ni privée ni
publique de la dépouille et encore moins commercialisation
des éléments du corps humain.
Une part de la dignité de la personne s'attache
encore à ce corps.
Une tradition immémoriale confie à la famille le
soin du cadavre et le devoir de veiller à ce que
le corps du défunt soit traité avec respect. Il
serait inacceptable de ne pas tenir compte de cette
tradition.
Bien sûr, on pourrait imaginer une société où beaucoup
offriraient spontanément leurs organes pour le bien
des malades en cas de décès. L'Eglise appelle de
tous ses voeux une telle prise de conscience. mais
la fraternité, la générosité ne se décrètent pas.
En définitive, si l'Eglise a accordé dès le début
le don et la greffe d'organes, c'est parce qu'elle
y voit une forme supérieure de solidarité et de
générosité librement consenties
Sauver une vie humaine mérite bien des efforts,
mais la fin ne justifie pas n'importe quels moyens
? Une froide logique de l'efficacité ne pourrait
déboucher que sur l'oubli de ce qui fait notre humanité.
Transhépate : Les prélèvements d'organes
ne peuvent être pratiqués qu'à coeur battant, donc
sur des corps maintenus en vie artificiellement.
Que pense l'Eglise de la définition de la mort encéphalique
?
Père Verspieren : L'Eglise catholique accepte
pleinement les prélèvements d'organes en connaissant
très clairement les critères de la mort actuellement
retenus.
L'Académie pontificale des sciences a nettement
pris position et reconnu que le critère neurologique
(l'état de mort encéphalique) présentent toutes
les garanties indispensables.
Mais l'important est de bien expliquer la sagesse
de la loi qui prévoit que les médecins qui constatent
le décès n'appartiennent pas aux équipes qui procèdent
aux prélèvements et à la greffe. Il est aussi essentiel
que la famille soit persuadée que tout avait été
fait pour sauver le défunt.
Transhépate : Un large consensus est actuellement
recherché dans l'élaboration de règles de répartition
des organes disponibles. Quels commentaires pouvez-vous
faire à ce sujet?
Père Verspieren : Il est capital que des
critères de répartition et de priorité soient nettement
précisés en tenant compte de multiples facteurs
médicaux et humains. Ils doivent l'être à la suite
du débat le plus large, dans le respect de la justice
et surtout de l'équité.
La transparence la plus totale doit être obtenue
et surtout les règles, une fois énoncées, doivent
être respectées.
Transhépate : Mon Père, nous avons bien noté
que l'Eglise catholique considère le don d'organes
comme une forme supérieure de générosité et de fraternité,
mais alors, pourquoi l'Eglise n'a-t-elle pas fait
de cette démarche de don un devoir de charité?
Père Verspieren : Compte tenu de l'immense
douleur et du traumatisme imposé à la famille par
la démarche qu'implique l'acceptation du prélèvement
d'organes sur un être aimé, l'Eglise ne s'estime
pas avoir le droit de faire du don d'organe un devoir.
Il y a encore beaucoup d'obstacles au consentement
réel. Il importe de les analyser, afin de les réduire
ou même de les lever, dans la mesure du possible.
À la place qui est la sienne, l'Eglise de France
est prête à y participer.
En 1.993, elle avait nettement pris position et
invité chacun à consentir aux prélèvements sur son
propre corps ou celui d'un proche parent. En I.996
elle engagea ses différentes communautés à entamer
le dialogue et une réflexion collective personnelle
et à ces échanges en famille et à l'intérieur des
communautés paroissiales et autres sur ce grave
problème.
Voici un passage de ce message :
"Nous vous invitons instamment
à cette réflexion personnelle et à ces échanges
en famille et à l'intérieur des communautés paroissiales
et autres. En lançant cet appel, nous ne cherchons
pas à faire pression sur les consciences. Nous vous
invitons surtout à prendre conscience que la mort
peut frapper chacun d'entre nous et de nos proches
de manière inopinée, bien avant une vieillesse avancé,
et que si douloureuse qu'elle soit pour ceux qui
nous aiment et que nous aimons, cette mort peut
aussi devenir l'occasion d'un acte de solidarité
de très grande valeur."
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